Est-ce que les maîtres d’ouvrage devraient demander du BIM?

questionnement
Les évangélistes du BIM répandent l’idée que les maîtres d’ouvrage doivent spécifier le BIM qu’ils attendent sur leurs projets. Non seulement le BIM qu’il faudra leur livrer mais aussi comment le BIM doit être utilisé par tous les acteurs du projet.
Cela me paraît insensé. Est-ce que vous dîtes à votre dentiste quels instruments utiliser, à votre comptable quel logiciel utiliser, à votre avocat la jurisprudence à laquelle il faut prêter attention?
Soit dit en passant, je suspecte que les maîtres d’ouvrages sont autant perplexes que moi. Pourquoi leur demande-t-on si l’ingénieur structure devrait utiliser la maquette pour ses études, si l’entrepreneur devrait utiliser le BIM 4D, 5D, sur chantier? Ne paient-ils pas ces experts pour prendre ce type de décisions?
En fait, je sais très bien qu’ils sont perplexes à ce sujet. J’ai assisté à de nombreuses réunions au cours desquelles les représentants du maître d’ouvrage sont bombardés de ce type de questions et sans surprises, ils ne veulent pas y répondre. Ce sont des gens intelligents, ce n’est pas qu’ils ne comprennent pas le BIM mais ils ne se considèrent simplement pas comme responsables du BIM.
 
Pourtant, c’est ainsi que les évangélistes du BIM voient les choses. De leur point de vue, le problème est que les maîtres d’ouvrage ne comprennent pas le BIM. Après tout, le client, celui qui a l’argent, est l’unique partie qui a le contrôle sur toute l’équipe. Par conséquent, les évangélistes du BIM en déduisent qu’ils sont les seuls à pouvoir imposer le BIM sur un projet. Le fait qu’ils ne sont pas qualifiés, qu’ils ne sont pas intéressés et qu’ils ne voient pas pourquoi ils devraient prendre un tel risque est complètement ignoré.
De plus, ce qui me dérange avec cette approche est l’idée absurde et impraticable que le BIM doit être imposé. Que le BIM est seulement possible si tous les participants sont forcés à s’y engager. Si c’est le cas, alors cela suggère que le BIM n’est bénéfique qu’à quelques acteurs et que les autres doivent être forcés car ils n’y gagnent rien. C’est très loin de la vérité. Les processus BIM améliorent l’efficacité et la performance de tous les participants. Bien évidement, cela demande un investissement financier, du temps pour apprendre mais après cet investissement on peut faire plus avec moins d’efforts. Comme le disent les anglo-saxons – work smarter, not harder.
 
Donc si vous êtes un maître d’ouvrage, devriez-vous demander le BIM?
 

Les différentes approches vis-à-vis du BIM

Pour le maître d’ouvrage, il existe plusieurs façons de demander le BIM sur un projet. L’approche choisie informera sur les processus qu’il faut mettre en place pour que le projet réussisse, d’un point de vue BIM.
  • ignorer le BIM: l’ignorer totalement, prétendre qu’il n’existe pas et ne pas permettre qu’il se produise
  • permettre le BIM: accepter que le BIM puisse se produire et ne pas l’empêcher. Faire des concessions pour que ça se produise.
  • encourager le BIM: reconnaître que le BIM est profitable et encourager activement son utilisation, mais ne pas s’engager directement dans les processus BIM
  • participer au BIM: intégrer ses propres processus BIM dans les processus BIM des autres
  • exiger le BIM: imposer le BIM à tous les participants du projet
Toutes ses approches sont valables et dépendent des circonstances spécifiques au projet et à ses acteurs. Mais ce qui est crucial,c’est qu’il y ait de l’honnêteté dans l’approche choisie. Ne prétendez pas encourager le BIM quand en réalité vous l’ignorez, n’exigez pas le BIM quand tout ce dont vous avez besoin est d’y participer.
 
Avant de décider l’approche qui semble la plus pertinente, permettez-moi de démystifier le « BIM pour les maîtres d’ouvrages ».
 

Le BIM, ce n’est pas qu’un outil pour le Facility Management

Un des malentendus sur le BIM est qu’il est équivalent au Facility Management (FM), que l’unique signification du BIM est l’utilisation d’un modèle 3D connecté à une base de données pour gérer l’exploitation et la maintenance d’un bâtiment.
Certaines personnes pensent que si on demande aux équipes de conception et de construction d’utiliser le BIM, alors on obtiendra un système BIM FM complètement fonctionnel à la fin du projet. Je ne comprends pas comment on peut penser que cela est vrai. Pourquoi une maquette numérique créée pour concevoir, analyser et coordonner un bâtiment ou celle ayant servi au chiffrage et à la programmation pourrait être appropriée pour le Facility Management?
Une vision moins extrême mais tout aussi fausse consiste à penser que le BIM réalisé pendant les phases de conception et de construction ne sert qu’à fournir des données au système de mangement FM. Ou encore que si le BIM n’est pas utilisé avant la livraison du bâtiment, alors il ne sera pas possible de créer un système FM basé sur le BIM.
 
Afin d’utiliser le BIM pour le Facility Management, il faut un modèle 3D et une base de données. Vous pouvez payer quelqu’un pour créer le modèle et remplir la base de données quand vous installez votre système FM. Ou bien vous pouvez exiger des équipes de conception et de construction de changer leur façon de travailler seulement pour qu’ils produisent un modèle 3D et remplissent la base de données à la fin de leur travail. Cette seconde méthode semble-t-elle raisonnable? Pourquoi voudriez-vous compromettre un processus beaucoup plus important (la conception et la construction d’un bâtiment) pour réduire l’effort d’un processus mineur, celui de remplir la base de données FM? Il est vrai que les coûts de la maintenance d’un bâtiment sont beaucoup plus élevés que les coûts de conception et de construction. Néanmoins, le BIM en phase conception/construction ne peut contribuer au système FM que dans sa phase initiale de montage car il n’a plus rien à voir avec les opérations suivantes.
 
Mais le BIM, ce n’est pas seulement du FM. Ce n’est qu’une des applications du BIM et une fois qu’on le réalise, on en retire vraiment les bénéfices.
Si les concepteurs utilisent le BIM, ils vont avoir beaucoup de données, y compris des données graphiques 3D. Les entreprises peuvent utiliser ces données pour leurs besoins et ajouter les données qu’ils utilisent. Ces données ne seront pas structurées pour convenir au FM; après tout, elles ont été créées pour d’autres finalités. Mais, il y en a une certaine quantité qui peut être utilisée pour le FM. Le coût de restructuration des données pour convenir aux processus FM est théoriquement moins élevé que de tout recréer; c’est l’avantage du BIM.
 
Ainsi, ne demandez pas de BIM si la seule motivation est de fournir des données complètes pour votre système FM. Il y a des moyens plus économiques de le faire.
Et bien entendu, ne demandez pas de BIM ou de livrables BIM, si vous avez un système FM non compatible BIM. Demandez le BIM si vous voulez accédez aux données BIM créées pour d’autres fins que pour votre système FM.
 

Même sans FM, le BIM crée de la valeur pour vous.

Il y a de fortes chances pour que vous n’ayez pas de système FM compatible BIM, ni que vous ayez l’intention d’en implémenter un. C’est une véritable décision commerciale.
Si vous n’avez pas besoin de BIM pour le FM, alors pourquoi avoir du BIM sur votre projet?
Le BIM est un outil extraordinaire qui permet de travailler mieux et plus efficacement. Il est d’autant plus utile qu’on l’utilise correctement et pour les bonnes raisons.
Si vos équipes de conception et de construction utilisent le BIM sur votre projet, alors le travail sera certainement fait efficacement et de manière efficiente. Vous, en tant que client, bénéficiez d’un projet qui risque moins d’avoir du retard et des surcoûts et qui produira un bâtiment d’une grande qualité de conception/construction.
Donc, si vous voulez un projet bien géré, vous voudrez que le BIM soit utilisé.
Mais le client n’est pas responsable des délais, des surcoûts et de la qualité. Les équipes de conception et de construction en ont la responsabilité via leur contrat. Et si le client leur explique comment faire leur travail et endosser leurs responsabilités, alors il endosse quelques responsabilités.
 

Encourager le BIM

Pour un client, la meilleure façon de s’assurer que le BIM est utilisé n’est pas de l’imposer mais de l’encourager. Comment cela peut-il être fait?
  • Sélection

La première étape consiste à engager des consultants BIM pour inclure des exigences d’utilisation du BIM dans l’appel d’offres. Il ne s’agit pas ici de décrire les processus BIM que le soumissionnaire devra prendre en charge mais plutôt de demander aux soumissionnaires de décrire ceux qu’ils pratiquent habituellement. L’objectif est de les amener à proposer une offre dans laquelle ils prennent la responsabilité du BIM.
Mais le BIM n’est qu’un critère de sélection parmi tant d’autres. Les professionnels sont principalement engagés pour leurs capacités dans un domaine d’expertise spécifique et pour la qualité de leur service. Le BIM n’est qu’un outil et ne compensera pas un manque d’expertise ou un service de faible qualité.
  • Contrats

La deuxième étape consiste à s’assurer que les termes contractuels sont compatibles avec les processus BIM. Comme mentionné précédemment, la plupart des processus BIM (hors ceux du FM) se déroulent entre les équipes de conception et de construction. Cela représente donc un défi pour ceux qui dessinent et ceux qui approuvent. Traditionnellement, les contrats sont conçus entre la personne qui paie et celle qui fait le travail. Les contrats compatibles BIM requièrent des clauses additionnelles qui précisent comment les exécutants du contrat interagiront avec les autres acteurs du projet.
Avant de rédiger ces clauses additionnelles, il faut examiner toute une série de questions relatives au BIM (organisation, méthodes, livrables, niveau de détail, responsabilité, etc.) ce qui constitue une première difficulté. La deuxième difficulté réside en ce que les clauses additionnelles (ou spécifications BIM) dépendent complètement des processus BIM choisis.
Pourtant, le client ne participe pas à ces processus BIM (sauf pour le FM), ni à ceux qui se déroulent en début de projet avant que tout le monde signe son contrat.
La réponse des évangélistes du BIM est d’ignorer la réalité et de prétendre que le client doit participer au BIM et que tout le monde doit signer son contrat avant le début du projet.
Mais ça ne doit pas nécessairement se passer comme ça. Les contrats doivent seulement assurer la libre circulation de l’information dans un format compatible BIM. Ceci dit, les informations BIM créées par les membres du projet doivent être accessible par tous les autres membres. Cela semble trivial mais il existe une véritable paranoïa sur le vol de propriété intellectuelle au sein de l’industrie du bâtiment. L’approche de base est donc de ne pas partager les objets BIM. Les contrats doivent donc empêcher les participants d’avoir ce genre d’approche.
De plus, tous les livrables doivent être cohérents entre eux: les informations des plans et des tableaux de quantités doivent correspondre aux informations contenues dans le modèle BIM. Ainsi, les utilisateurs pourront faire confiance aux données BIM. Il faut également ajouter que cela s’applique uniquement aux informations qu’un membre du projet fournirait dans un projet traditionnel. Si un architecte ajoute quelques gaines dans sa maquette pour une raison ou une autre, cela ne le rend pas responsable de la qualité de leur modélisation.
On pourrait rendre les contrats encore plus adaptés au BIM. Par exemple en acceptant que les maquettes soient réalisées par d’autres professionnels, tout en laissant la responsabilité aux membres concernés. Ainsi, l’architecte pourrait modéliser les gaines de CVC pour les ingénieurs (ou les sous-traitants) mais les ingénieurs (ou les sous-traitants) doivent contrôler et valider la modélisation.
Les contrats adaptés au BIM sont dans leurs phases préliminaires et personne ne peut prédire la forme finale qu’ils prendront. Mais je pense que si on les conçoit avec une approche encourageant ou permettant le BIM plutôt que l’imposant, on finira par obtenir des contrats beaucoup plus utiles et par conséquent des processus BIM plus pertinents.
  • Justificatifs BIM

Plutôt que de demander des livrables BIM qu’ils ne vont jamais utiliser, les maîtres d’ouvrage devraient demander des justificatifs d’utilisation du BIM. Demander des justificatifs signifient aussi que même si aucune spécification BIM n’est définie par les maîtres d’ouvrages, ils peuvent quand même influencer son utilisation sur leur projet.
Il n’y a aucun mal à demander des justificatifs d’utilisation du BIM comme livrables. Le maître d’ouvrage peut ne pas participer à la création de la convention BIM mais ils peuvent l’inclure comme un livrable. Ils ne vont sûrement pas participer aux réunions de synthèse mais ils peuvent demander un compte rendu.
Cependant les justificatifs d’utilisation du BIM ne devraient jamais être fournis pour validation. Non seulement cela transfère quelques responsabilités à celui qui approuve (le maître d’ouvrage) mais cela peut également retarder le projet.
L’objectif est simplement de s’assurer que ce qui a été promis est bien appliqué. Un maître d’ouvrage peut rejeter une convention BIM parce qu’elle est incomplète ou inadaptée mais ne devrait jamais l’approuver.
  • Rémunération

Le BIM est souvent considéré comme un coût supplémentaire à supporter. Mais les chercheurs ont montré qu’un projet utilisant des processus BIM est globalement plus rentable. Cela peut être directement moins cher et/ou plus rapide à construire, ou un résultat plus complexe est atteignable pour les mêmes délais et les mêmes coûts.
Le problème est que tous les participants ne bénéficient pas des mêmes économies; ce qui est simple à comprendre quand on regarde comment le BIM fonctionne. Les maquettes numériques sont créées en début de projets et sont données à d’autres intervenants à la fin du projet. L’architecte crée la maquette architecture, l’ingénieur mécanique utilise cette maquette comme base pour créer la maquette lots techniques (MEP en anglais) et faire ses études. La maquette lots techniques est ensuite transférée à l’entreprise sous-traitante qui l’utilise comme base pour ses plans d’éxécution et à la fin du projet. Puis à la fin du projet, cette maquette est transférée au Facility Manager pour enrichir son système de management énergétique. Plus on est loin sur la châine de valeur du BIM, plus le modèle numérique est complet et plus les économies en temps et en coûts sont élevées.
Un autre problème est qu’on exige de certains participants au projet qu’ils fassent plus que d’habitude. Par exemple, les électriciens font traditionnellement des synoptiques et des plans schématiques. En outre, ils ne dessinent pas en 2D les équipements dans le détail . Avec le BIM, ils devront les modéliser précisément en 3D et y intégrer les informations exigées par le BIM Manager. Bien entendu, les payer plus n’est pas la seule solution. Mais quelqu’un doit le faire et personne ne va le faire gratuitement.
Le BIM nécessite aussi plus de travail en amont. Le thermicien ne peut pas faire d’analyse thermique sur un modèle à moitié fini. Si la finalité du BIM est de créer un bâtiment virtuel complet pour tester sa constructibilité, alors il doit être complètement conçu et modélisé avant le démarrage des travaux.
Le BIM peut coûter plus cher pour quelques participants mais pas sur l’ensemble du projet. Ainsi, il n’est pas nécessaire de dépenser plus d’argent pour un projet en BIM (bien que ça motiverait grandement son utilisation). Pour encourager le BIM, il faut repenser les dépenses (à qui va l’argent et quand). C’est en début de projet, à la création de la maquette numérique qu’il faudra dépenser plus d’argent. Cela peut prendre la forme d’un supplément d’argent pour les concepteurs, l’affectation de professionnels BIM ou des prestations de service/accompagnement. En phase construction, l’investissement supplémentaire réalisé en début de projet pour réaliser le modèle BIM diminue les coûts du chantier. Aussi, le maître d’ouvrage doit faire attention à ne pas payer à l’entreprise générale les plus-values apportées par le BIM. N’importe quel BIM réalisé par l’équipe de conception doit être considéré comme un avantage au bénéfice de ou des entreprises de construction.
 

Encouragement direct

Et bien entendu, les maîtres d’ouvrage peuvent encourager directement l’utilisation du BIM. Non pas en l’imposant mais en ayant de fortes attentes quant à la mise en place et à l’utilisation de procédures BIM. Les maîtres d’ouvrages n’ont pas besoin d’avoir une connaissance fine de ces procédures mais ils peuvent attendre des concepteurs et constructeurs de leur bâtiment qu’ils l’aient.
 
 

Conclusion

Alors, que peut-on répondre à la question:est-ce que les maîtres d’ouvrages devraient demander du BIM?
Comme c’est souvent le cas avec ce type de questions, cela dépend. Mais voici quelques recommandations:
 
  • Ignorer le BIM: Non recommandé. Si vous ne comprenez pas le BIM ou ne le voulez pas, ne vous mettez pas en travers du chemin de ceux qui l’utilisent. Le fait que d’autres l’utilisent ne vous coûtera pas plus cher ni ne va augmenter votre charge de travail.
  • Permettre le BIM: Si vous êtes confus ou ne comprenez pas vraiement le BIM, c’est une bonne approche. Cela donne une opportunité d’apprendre de ceux qui savent l’utiliser.
  • Encourager le BIM: c’est la meilleure approche si le futur propriétaire du bâtiment n’a pas de système FM basé compatible BIM. Cela permet aux équipes de conception et de construction d’utiliser au mieux le BIM pour leur processus métiers. Cela crée également une base de données BIM. Même si elle n’est pas structurée pour une utilisation en facility management, elle peut lui fournir des données pertinentes.
  • Participer au BIM: dans un véritable projet BIM, tout le monde participe au BIM y compris le futur propriétaire du bâtiment. Les propriétaires peuvent participer au BIM en adoptant un système de Facility Management compatible BIM. Participer au BIM permet aux livrables BIM d’être valorisés à leur juste valeur. Et si tout le monde y participe, le plan d’éxécution BIM peut être réalisé avec confiance et les résultats seront beaucoup plus importants que la somme des utilisations BIM individuelles.
  • Exiger le BIM: Non recommandé. A moins que vous faisiez partie d’un groupement avec des architectes, bureaux d’études et entreprises, vous ne devriez pas exiger le BIM. Même dans ce cas, il faut faire attention à ce que certains membres du projet ne travaillent pas de manière inefficace à cause du BIM.

 

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Franck Spieser

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